Le récit qui va suivre me fut conté en 1990 par M. Tavière, secrétaire de l'Institut Métapsychique International. Il le tenait lui-même de M. Robert Tocquet. Il circule plusieurs versions de ces mystérieuses apparitions. L'une d'elles, plus complète, figure dans l'excellent Dictionnaire du Mystère de René Louis, à l'article "Revenant".
Dans les années cinquante, Mme R. et ses deux fils emménagent dans un prieuré du XVIIe siècle, qui fut jadis exproprié durant la Révolution et vendu comme Bien national, car les religieux ne voulurent pas se soumettre au serment exigé par le nouveau régime.
La famille R. avait fait une bonne affaire, car la propriété avait été superbement restaurée et entretenue par son ancien propriétaire. Les nouveaux acquéreurs n'avaient pas très bien compris pour quelle raison l'ancien propriétaire avait manifesté tant de hâte de se débarrasser de cette superbe demeure, bien qu'il ne parût nullement dans la gêne.
Or, par une nuit de juillet, quelques jours à peine après son installation, Mme R. est ré-veillée par les aboiements de ses chiens et voit avec stupeur dans la pénombre, une sorte de brouillard opaque dessinant une forme floue, se glisser dans sa chambre, qui fut celle de l'ancien prieur. L'apparition, de forme humaine, prend corps peu à peu et se révèle être un moine vêtu d'une robe de bure, à capuchon.
Sans prêter attention à la nouvelle propriétaire des lieux immobilisée dans son lit par la peur, le moine se dirige vers la cheminée, devant laquelle il s'agenouille et se met à prier. L'étrange personnage se relève et gagne une alcôve attenante où il disparaît.
Mme R., qui se trouve seule dans la maison, ne parvient pas à se rendormir. Le lendemain matin, au petit jour, comme tout semble calme, elle s'enhardit et inspecte toutes les pièces de la vieille bâtisse où elle ne retrouve aucune trace du passage de l'intrus. Elle se dit alors qu'elle a dû rêver, et ne parle à personne de ses frayeurs nocturnes.
Plusieurs semaines passent sans autre incident. Mais une nuit, le spectre réapparaît. De même que la première fois, elle n'eut pas le courage de réagir. Mais cette fois elle était certaine de ne pas rêver : une forme humaine venait prier devant la cheminée de sa chambre, celle-la même qu'occupait autrefois le prieur.
Mme R. informa de ces apparitions M. Robert Tocquet, membre éminent de l'Institut Métapsychique International, ami de feu son mari, et qui re-cueillait depuis des années tous les témoignages sur les phénomènes surnaturels.
Sur son conseil, Mme R. tiendra dès lors un journal où elle notera minutieusement les événements surprenants qu'elle va vivre.
Le spectre revint une troisième fois. Comme lors des deux premières visites ce furent ses chiens qui la réveillèrent, et il sembla à l'observatrice que cette fois le moine apparaissait moins flou, et qu'elle pouvait mieux le détailler.
«Je me demandai, note Mme R., si cette forme n'était pas venue tous les jours pendant mon sommeil et bien avant que nous n'habitions cette maison.» Ayant bien réfléchi aux événements, Mme R. prit la chose du bon côté et se prit à espérer que son fantôme reviendrait car elle se promit de lui demander qui il est et d'où il vient.
Quelques jours passent sans visite nocturne. «Un soir enfin, écrit-elle, alors que je venais d'éteindre ma lampe et de m'étendre dans mon lit, mes chiens aboyèrent à la mort, et je vis soudain la porte de ma chambre s'ouvrir doucement.»
Dans la pénombre le moine lui semble très vieux, très las, et ses vêtements sentent le moisi. Comme lors des premières ap-paritions, il s'agenouille devant la cheminée et, s'adressant à Dieu d'une voix suppliante, sanglote :
«Mon Dieu, miséricorde, ayez pité de moi, ayez pitié, mon Dieu, pardonnez-moi, Jésus !»
Mme R., qui tient absolument à parler à son fantôme, se redresse dans son lit dont les boiseries anciennes craquent bruyamment, et le moine se rendant enfin compte de sa présence, l'admoneste vivement:
«Que faites-vous ici,Madame ? Nul n'a le droit de venir troubler la quiétude de cette maison qui fut construite par des religieux pour des religieux, et pour servir à la plus grande gloire de Dieu.»
Une scène fantastique
Emue, Mme R. qui a remarqué la langue désuète employée par le moine, répond posément :
«Vous-même, mon père, comment êtes-vous entré ici, dans ma maison ? Pourquoi venez-vous prier ici, dans cette chambre?
- Ma pauvre enfant, chevrote le moine, il y a deux siècles que je prie ici, et je ne prierai jamais assez pour effacer mes péchés, pour faire oublier les souffrances dont je suis responsable et les crimes que j'ai laissé commettre au nom du Seigneur et de la religion...»
La scène entre ce moine d'un autre âge et cette bourgeoise raffinée du XXe siècle paraîtra fantastique à toute personne sensée.
En tout cas, Mme R., partagée entre la peur, la fascination et la compassion, voit ce pauvre spectre prier et se la-menter, à genoux, se mettant parfois à crier :
«Je souffre, mon Dieu, que je souffre !», puis, s'inquiéter :
- Avez-vous donné à boire au prisonnier ?
- Quel prisonnier ? Où est-il ?
- Dans le cachot à côté du réfectoire du couvent.»
Une longue et pénible histoire
Et le moine se met à raconter à son auditrice ébahie, une longue et pénible histoire de prêtre réfractaire mort de faim, de soif et de froid dans son cachot, pendant la révolution française, pour n'avoir pas accepté de se plier aux nouvelles lois imposées à l'Église.
Le moine se reprochait de s'être soumis et d'avoir abandonné son camarade aux vindictes des chasseurs de curés.
Une autre nuit, le fantôme devenu familier, demande, lors de sa visite, pourquoi Mme R. n'avait pas pris soin de restaurer la statue mutilée de la Vierge reléguée dans les caves, et qui faisait autrefois l'objet d'un pélerinage fameux.
Dès le lendemain, un samedi, la nouvelle propriétaire qui n'avait encore jamais osé parler du spectre à sa famille, demanda à ses fils de fouiller les caves du prieuré.
Ils retrouvèrent les débris d'une statue de la Vierge à l'Enfant sous l'oratoire, et en reconstituèrent les morceaux dispersés. Mais il manquait un important fragment.
Mme R. le retrouva mystérieusement, quelques jours plus tard, en taillant ses rosiers. Dès qu'elle vit le "caillou" émergeant de la terre, elle sut que c'était le fragment manquant. Mme R. fit restaurer la statue par un artisan du bourg qui la replaça dans sa niche de l'oratoire.
Une nuit de septembre, les murs et le plafond de la chambre à coucher furent fortement ébranlés par des coups bruyants. Dehors, dans le parc, les chiens hurlèrent à la mort. Le spectre revint, plus torturé, plus lamentable encore que d'habitude.
Un prêtre emmuré vivant
A la dame effrayée qui le questionna sur la provenance de ces coups, le moine répondit:
«Vous n'avez pas délivré le prêtre emmuré vivant comme je vous l'avais demandé.»
Cette fois, ses fils présents dans la demeure, intrigués par les bruits insolites, vinrent au chevet de leur mère. Elle leur raconta tout. L'aîné la traita de folle.
Le cadet, amateur de bandes dessinées et de films d'horreur, la crut sur parole. Ils proposèrent de laisser les chiens monter la garde dans la chambre de leur mère. Mais les chiens, refusèrent de rester dans la pièce, humant l'air et grognant avec rage.
Le plus jeune des garçons passa dès lors ses jours de congé à sonder les murs, à fouiller les caves et les communs du prieuré.
Une nuit d'automne, lors d'une visite de son spectre devenu familier, Mme R. s'enhardit et, profitant de ce qu'il fût en prière devant l'antique cheminée, elle s'avança silencieusement vers lui. Les mains en avant, elle plongea ses doigts à travers la forme agenouillée.
Un froid glacial
Elle ressentit une violente douleur dans sa poitrine et au niveau du diaphragme, tandis qu'un froid glacial l'envahit au point qu'elle faillit suffoquer. Le fantôme du moine se disloqua et s'évanouit dans la pé-nombre.
Ses mains se mirent à la brûler et enflèrent jusqu'aux poignets. De grosses boursouflures rouges et violacées s'installèrent et la firent souffrir durant des mois.
Mme R. fit une dépression nerveuse. Pendant des années, elle refusa de retourner au Prieuré et résida chez une de ses parentes.
Le spectre apparaît une dernière fois
Son jeune fils finit par retrouver les ossements du prêtre réfractaire dans un caveau dissimulé dans les fondations du bâtiment où il fut emmuré vif.
Le spectre du moine réapparut une dernière fois à Mme R. Ce fut au cours de la nuit qui succéda à une réunion de famille où l'on avait débattu de la vente éventuelle du Prieuré, dont les propriétaires excédés par la hantise, désiraient se séparer.
Avant de se coucher, Madame R. se recueillit à l'oratoire, devant la statue restauréee de la Vierge à l'Enfant, auprès de laquelle on avait déposé un vieux crucufix d'argent et dressé un bénitier retrouvé dans les caves.
Le moine lui dit qu'il était décédé sous les coups de soudards, en état de péché mortel, sans avoir reçu les dernières consolations de la religion.
«Je souffre, je souffre trop, pitié Madame, délivrez-moi!»
Alors, bien que n'étant plus très croyante depuis longtemps, Mme R., très émue, fut prise de pitié devant la douleur troublante de ce fantôme.
Elle saisit le crucifix d'une main et dessina à plusieurs reprises le signe de croix devant la silhouette du moine, tandis que de l'autre main, elle l'aspergea d'eau bénite à l'aide de la branche de buis qui trempait dans le bénitier.
Aussitôt, le fantôme se dissipa et disparut dans un dernier soupir.
Il ne reparut jamais. Mme R. et sa famille jouirent désormais sans troubles, de leur belle propriété.
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